La commission de Noël
J’ai ouvert la porte de mon appartement. Le loquet d’airain a produit son claquement coutumier. Stella a refermé la porte après moi, puisqu’elle allait rester à la maison. Je me suis engagé dans l’escalier. J’ai descendu la première marche. J’ai descendu la deuxième marche. J’ai descendu la troisième marche. J’ai descendu la quatrième marche. J’ai descendu la cinquième marche. Je suis arrivé au premier palier. Je précise que j’habite au dernier étage d’un vieil immeuble aux planchers craquants et aux escaliers exhalant le parfum suave caractéristique des vieux immeubles montréalais. Le premier palier de haut en bas fut donc atteint. Je l’ai traversé avant de me hasarder sur le prochain enchaînement de marches. J’ai reproduit la même succession de gestes jusqu’à ce que j’atteigne le compartiment qui précède la porte de sortie et dont la paroi droite est tapissée de boîtes aux lettres.
Hier j’avais aperçu, arc-boutée sur le pan de mur dominant les boîtes postales, une enveloppe adressée à une certaine Madame A. Je ne pouvais pas passer à côté sans y prêter attention – c’était un nom slave, peut-être celui d’une compatriote. En même temps, je serai étonné de savoir qu’elle était ma compatriote, puisque, si une compatriote habitait le même immeuble que moi, je l’aurais déjà remarquée, je l’aurais déjà entendu parler dans notre langue commune, disons au téléphone. Même si ce n’était pas forcément vrai. Elle pourrait ne jamais communiquer avec des compatriotes. Je la comprendrais. A quoi bon frayer avec des compatriotes si tu as délibérément quitté ton pays d’origine. Si les gens de ce pays te manquent à tel point, tu n’as qu’à y rentrer – c’est simple comme bonjour-hi. Ou peut-être s’agit-il d’une descendante d’immigrés, qui ne parle même pas la langue de ses ancêtres. Il se pourrait enfin que cette personne ait habité l’immeuble par le passé, dans une époque révolue, mais que son courrier continue d’arriver ici, pour d’obscures raisons postales. N’est-ce pas là une bonne explication de la présence de cette enveloppe à l’extérieur des boîtes? Le facteur a dû chercher en vain la bonne boîte. Comment voulez-vous qu’il la trouve si la personne n’habite plus ici?
J’ai donc poursuivi ma descente et j’ai saisi la poignée luisante de la porte d’entrée, ou plutôt de sortie. Comme il n’y avait pas d’autos, j’ai pu traverser la rue en toute quiétude, gambadant avec frivolité jusqu’au trottoir d’en face. Même à Noël l’entrée de la pharmacie était illuminée, laissant s’échapper des bouffées de chaleur élégante et parfumée. Je me suis dirigé vers le rayon du papier de toilette. Il est relégué au fin fond du magasin, à l’abri des regards, à la suite de l’essuie-tout et les mouchoirs, ce qui me donnait l’impression d’effectuer une opération indécente. J’ai hésité entre les deux marques en spécial ce jour-là. J’aimais bien les chatons sur l’emballage de l’une, mais ils étaient sur fond rose, et ne je connais que trop bien l’antipathie de Stella envers cette couleur. Pour ma part, je n’ai rien contre le rose. Ce sont les chatons qui me captivent, pas l’arrière-plan. L’autre marque présentait un emballage assez banal et quelque peu déprimant avec son vert impérial parsemé de feuilles de laurier vert kaki. J’ai beaucoup balancé entre les deux, mais j’ai dû me rendre à l’évidence : je n’avais pas vraiment le choix. Le vert impérial s’imposait. J’ai donc pris le paquet à bras-le-corps et me suis dirigé vers la caisse. En réglant la facture, j’ai saisi l’occasion et j’ai demandé qu’on me fasse la monnaie : est-ce que je peux avoir un maximum de huards, s’il vous plaît? A ma grande surprise, la caissière ne s’est montrée nullement choquée par ma requête hardie, on dirait qu’elle s’y attendait. Elle a donc ouvert une nouvelle liasse de huards qu’elle a laissé dégringoler dans le compartiment pertinent de sa caisse et m’en a compté une dizaine. « Ça va être assez ? », s’est-elle enquise. Oui, c’est parfait, ai-je répondu. Elle a donc rempli ma poignée de pièces jaune vénitien, que j’ai eu tôt fait de transférer dans la poche de mon jean.
J’ai retraversé la rue. Un écureuil grignotait un muffin près d’un bac à vidanges. J’ai voulu le prendre en photo mais il m’a fait venir et a filé, avec le muffin. J’ai pitonné le code d’entrée. Le signal robotique accompagnant chaque actionnement de touche a résonné dans la rue vide. Il commençait à geler. J’ai repris l’escalier, cette fois-ci dans un mouvement d’escalade. Une par une, je grimpais les marches, revitalisé par la fraîcheur de l’air et par la présence de la pile de papier de toilette que je pressais entre mes bras. Mes coups délicats sur la porte ont rapidement donné l’effet recherché – Stella les a entendus et m’a ouvert la porte. J’étais de retour au bercail.
